L’eau, l’air et la couleur

Je vous partage les mots de l’artiste Brigitte CHAPOU sur sa définition de ce qu’est peindre. Ces mots résonnent si juste dans ma pratique de l’encre.

« Si on me demandait : c’est quoi peindre ? C’est quoi ton travail ? Ce serait me demander, c’est quoi la vie ? Car comme ma vie, mon travail je l’oriente selon mes valeurs et ce qui me fait vivre bien sûr, mais toujours dans cette marge d’inconnu qui s’impose et surprend. Un peu comme le lendemain apporte ses instants d’imprévu, mon travail est soumis aux mêmes règles que la vie.

L’aquarelle est souvent pour moi un jeu passionnant qui consiste à maîtriser le hasard du bout du pinceau comme si ce ciel que je sens en moi se faisait aussi hors de mon contrôle, en lien étroit avec la matière et ses caprices ; il s’agirait donc de suivre et de guider les tâches de couleur pour garder la dynamique de leur dilution et de notre émotion. Un peu comme dans une improvisation musicale, ce que l’on va faire n’est pas toujours clairement défini au départ, ce sont les premières touches posées qui entraînent son processus d’élaboration qui se précise et acquiert sa forme et sa présence, un peu comme quand on se prépare à chanter un air qui vient à nous et que l’on se place naturellement sur une note comme si elle était déjà là en nous et entraînait un rythme, une mélodie.

Il arrive aussi parfois qu’un mouvement intérieur vienne détourner le pinceau, changer le rythme des lignes et transformer l’ensemble, il s’agit alors de jouer avec l’inattendu tout en gardant une cohérence.

Peindre à l’aquarelle est donc comme une aventure que je ne souhaite jamais finie, de la même façon que je n’aime pas qu’un travail ait un aspect fini, parfait. Je sens la nécessité qu’il soit empreint du manque. Le manque que dit souvent le blanc du papier laissé intact comme un espace de respiration pour l’œuvre et celui qui la regarde, comme une façon de laisser une faille, un vide, un flou par lequel il pourra se glisser et trouver une place pour y pénétrer et par laquelle l’œuvre pourra respirer.

Une aquarelle est donc faite dans un long mouvement de respiration dont on ne connaît que le souffle posé sur le papier, souffle de couleur habité par l’inconnu qui n’échappe pourtant à personne car les blancs d’une aquarelle, les creux d’une sculpture et même les coupures dans un film disent bien plus et parlent davantage de l’essentiel que la plénitude des formes.« 

Brigitte Chapou, le 31 mai 2000.

NDLR : Texte rédigé à l’occasion de l’exposition collective à laquelle B. Chapou a participé en Haute Garonne en Mai 2000.

Chapou Brigitte. L’eau, l’air et la couleur. In: Horizons Maghrébins – Le droit à la mémoire, N°42, 2000. Les couleurs de l’échange du Maroc à l’Orient. Les sensibilités dans l’espace euro-méditerranéen. p. 200.

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